NICOLAS ROLAND PAYEN 
ET L'AILE DELTA
 

 

 

Les anciens et les passionnés des choses de l'Air savent ce que représentent les noms de Farman, Blériot, Potez, Breguet, Dewoitine, Bloch- Dassault, de bien d'autres, qui tous nous ont quitté, mais seul un noyau d'initiés peuvent y ajouter celui de Nicolas Roland Payen.

Les raisons? Roland Payen n'a jamais été un financier, il n'a jamais possédé de vastes usines, ses avions n'ont jamais sillonné les cieux, mais, il a été un créateur dont les idées avancées pour son époque se sont heurtées au conservatisme et au scepticisme des milieux officiels et des experts de renom.

Nicolas Roland Payen naît le 2 février 1914 à Athis-Mons. Dès son adolescence, il est attiré par tout ce qui touche au domaine aéronautique. Il lit assidûment la revue "Les Ailes", va souvent contempler les aéroplanes sur le proche aérodrome d'Orly, alors un vaste terrain herbeux agrémenté de quelques hangars.

En 1928, alors qu'il n'a que 14 ans, il dessine son premier avion, un élégant monoplace de sport à aile basse, avec l'aide de son ami Léon Levavasseur, fils du créateur des avions « Antoinette ».

L'année suivante, au sein de l'association « Les Goélands » qu'il crée à Athis-Mons, il construit un planeur Zâgling qui volera quelques temps. Puis, en 1930, c'est l'aventure de l'avion léger offert à Payen par Jean Beaucarnot. Roland Payen, impressionné par les essais de l'avion-fusée piloté en Allemagne par Fritz von Opel, prévoit d'équiper le petit Beaucarnot de trois fusées à poudre. Lors d'essais effectués dans une remise, une explosion souffle le bâtiment. Payen, indemne par miracle, est guéri pour un temps de l'aviation à réaction.

Alors qu'il travaille au bureau d'études d'un certain Romulus Bratu, Roland Payen dépose le 13 novembre l931, avec son ami Robert Sauvage, une demande de brevet relatif à un étrange avion comportant une grande voilure ogivale et des plans avant. Roland Payen vient d'inventer le Delta, terme abusivement utilisé, l'année précédente, par l'Allemand Alexander Lippisch pour son premier avion sans-queue.

En 1933, est mis à la planche à dessins le Pa 100, avion de vitesse destiné à participer à la prestigieuse Coupe Deutsch de la Meurthe: c'est un véritable « delta-canard » mais, sans moyen financier, Roland Payen s'en va trouver Suzanne Deutsch de la Meurthe, la fille du mécène disparu. Celle-ci, touchée par la foi de son jeune visiteur, lui remet un chèque de 5 000 F de l'époque. Devant ce succès, Payen père, cadre dans un grand magasin parisien, octroie à son rejeton enfin pris au sérieux la royale somme de 50 000 F qui va permettre la fabrication de la première « flèche volante ». Alors que le bel oiseau prend forme, il reçoit la visite de l'ingénieur André Herbemont, créateur des biplans Blériot-SPAD depuis 1917, lequel est accompagné du motoriste Emile Régnier. Herbemont, devant l'aspect futuriste du Pa 100, ricane: « C'est ça, votre berlingot. Dans quel sens marche-t-il? ». Émile Régnier, impressionné par le jugement de l'augure, refuse de prêter le moteur en ligne prévu et Payen devra se contenter d'un gros Gnome-Rhône à sept cylindres en étoile interdit pour la Coupe Deutsch.

Le 27 avril 1935, c'est le coup dur. Au cours d'une ligne droite, le pilote Jean Meunier casse le premier Delta sur le terrain d'Étampes. Nullement découragé, Roland Payen étudie une seconde flèche volante, appelée Pa 22.

En 1938, répondant à un programme officiel concernant un chasseur léger, notre inventeur conçoit le Pa 112 dont une maquette grandeur nature est fabriquée chez un artisan menuisier. La propulsion de l'appareil est assurée par deux moteurs accouplés entraînant deux hélices coaxiales contrarotatives, une quasi-innovation à l'époque. Au début de 1939, un général de l'état-major de l'armée de l'Air vient inspecter la maquette. De nouveau, l'incrédulité le dispute au scepticisme et le Pa 112 n'aura pas de suite, les ministres Pierre Cot et Guy la Chambre ayant déclarés que les travaux de Roland Payen présentaient peu d'intérêt. Or, il est piquant de savoir que des dessins du Pa 112, parvenus au Japon, ont suffisamment attiré l'attention de la célèbre firme Mitsubishi pour que, en 1938, Roland Payen voit arriver deux officiers de la Marine impériale qui demandent l'étude d'un bimoteur d'attaque embarqué à voilure delta. Payen établit le dossier du Pa 400 mais, devant l'évolution internationale, il ne donnera pas suite.

Le Pa 22 va cependant voir le jour avec un moteur Régnier enfin alloué par l'État. Lorsque Roland Payen, marié à Paris le 11 juin 1940, quitte la capitale, l'avion, terminé, est à la soufflerie de Chalais-Meudon. Les Allemands, qui l'ont découvert, exigent qu'il soit testé à Villacoublay. Payen, revenu à Athis-Mons, doit s'exécuter. Une ligne droite est effectuée le 18 octobre 1941, après quoi l'appareil est ramené en usine sous prétexte de modifications. il y sera détruit lors d'un raid allié le 18 avril 1944. A cette occasion, l'usine que Roland Payen avait acquise peu avant la guerre, où 170 personnes fabriquaient notamment du mobilier destiné aux populations sinistrées, est gravement touchée.

Il n'y aura pas d'autre « Fléchair », selon le nom inventé par Roland Payen, mais, le 16 décembre 1953, va voler le Pa 49 « Katy », le tout premier Delta à réaction français, un petit appareil propulsé par un réacteur Turboméca « Palas » de 150 kg de poussée. Purement expérimental, le « Katy » est exposé, lors du Salon du Bourget de 1967, devant son descendant, sous la forme de la maquette grandeur du « Concorde ». Après plus de 300 vols, le « Katy » est aujourd'hui au Musée de l'Air.

Dans les années 60, Roland Payen réalise également deux avions sans- queue à moteur propulsif, appelés « Arbalète », ainsi que des avions légers, toujours sans commandes de série.

Il va trouver par ailleurs, à partir de 1962, une nouvelle voie dans le cinéma et la reconstitution d'avions anciens. Se succèdent: le planeur « Horsa » du "« Jour le plus long », un Wright « Flyer » et un Voisin pour « Les faucheurs de marguerites », un Déperdussin 1913 pour « Le temps des As », des Breguet 14 pour « La conquête du ciel », un Laté 17 pour « L'Aéropostale », d'autres encore mis en état de vol avec ses complices Jean-Baptiste et Jean Salis.

Mais Roland Payen s'occupe également de matériels d'essais et de manutention pour missiles stratégiques, de plate-formes pour hélicoptères embarqués, de bâtiments pour la base française en Antarctique.

Tel est l'éclectisme de Roland Payen qui, après 70 ans de carrière ininterrompue au service de l'Aéronautique, est toujours sur la brèche. On ne saurait mieux faire, en conclusion, que rapporter une phrase que lui écrivait le grand avionneur Marcel Riffard pour le Jour de l'An 1974: « Votre esprit inventif mérite d'être récompensé par ceux qui ont la charge et la responsabilité de faire évoluer notre Aéronautique et son environnement ».

Il faut savoir que, pendant ces sept décennies, Roland Payen a conçu, dessiné, fabriqué, ou fait voler, quelques 260 appareils de toutes sortes, de l'ULM à l'avion transatlantique, de l'hélicoptère au chasseur à décollage vertical. En témoigne la reconstitution de l'étonnant Pa 100 qui, dans les années 30, relevait de la science-fiction.

D’après M Pierre Gaillard, Historien aéronautique

 

Le Pa 49 Les Pa 61, Pa 61F, Pa 61G, Pa 61H, Pa 610
Se procurer la maquette du PA100

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